C'est parfois drôle d'habiter ici. D'avaler des romans en barbotant dans une tasse de thé. De croiser le voisin bizarre devant les boîtes aux lettres. De sortir en pyjama à quatre heures du matin pour aller faire pipi, dans ces toilettes astucieusement placées sur le palier, trois ou quatre marches plus bas. De fumer à la fenêtre en levant les yeux, pour voir le ciel. De faire l'amour dans le lit en mezzanine qui craque. De se coucher à vingt heures parce qu'on n'a pas la télévision. De saluer cet ogre de facteur et les cuisiniers de la pizzeria d'à côté, dans le couloir glauque du 5-7 rue Saint-Michel.
C'est parfois moins drôle d'habiter ici. D'avaler les bruits des travaux de l'appartement du dessus, de huit heures à vingt heures. D'avoir l'eau coupée alors qu'on paye toutes ses factures. De ne pas avoir la télévision. D'avoir un ballon d'eau chaude stalinien. De ne pas avoir de rayons de soleil qui caresse mon cocon. De ne pas faire l'amour dans le lit en mezzanine qui craque. De me cogner dans ces dix mètres carrés. D'avoir un placard à salle de bain dans le même placard à thés. De ne pas avoir assez de place pour tous les projets que j'avais. D'avoir ces quatre murs qui écrasent mes histoires.
J'ai emménagé un jour d'été. Nous étions le 31 août 2008 et mon père m'avait lâchée au bout de la rue, avec mes cartons. Il y avait du soleil et des gens aux terrasses.
J'ai emménagé un jour d'été. Nous sommes le 24 avril 2008 et mon père m'a lâchée. Le temps s'est rafraîchi ce soir, des gens aux terrasses boivent des bières pendant qu'à la radio, c'est l'heure du foot.
Je n'ai personne pour boire des bières aux terrasses. Pour respirer. Parfois, Ça tempête, Ça laboure et Ça essore. Je prends des calmants. Je m'enterre sous ma couette. Et je dors. Je laisse les aiguilles tourner, je suis trop fatiguée. Un jour, Ça m'a percutée. Et Ça ne m'a plus quittée. Comme une tâche sur mon ombre. Comme un grain de beauté périmé.
Alors j'ouvre ici les chroniques estudiantines. Ce qu'il restera de mon empreinte au 5-7 rue Saint-Michel. Les premiers mètres carrés. En quelques mois, j'ai tant fait ici. Ou plutôt je n'ai rien fait. Mais intensément. Je détruis et je fracasse, je casse et je déchire, je massacre et j'atomise. Les lambeaux de vie qu'il me restait tombent dans la douche, tôt le matin. Je souffre et je souris. Il y a ces gravillons dans le ventricule gauche, ceux qui trébuchent contre l'engrenage.
Il y a ce silence.
C'est affolant, d'avoir besoin de quelqu'un. Ça prend toute la place. Et contre Ça, il n'y a qu'une présence. Quelqu'un pour dire je suis là. Quelqu'un pour combler par autre chose que des larmes ce vide. Quelqu'un pour étouffer Ça comme on étouffe un feu. Quelqu'un qui me dirait reste dormir, pour parler la lumière éteinte et m'empêcher de torturer une nuit. Quelqu'un pour croire en moi à ma place. Quelqu'un qui sait que mes bavardages sont les plus subtiles des masques. Quelqu'un pour effacer l'absence.
Mais il y a ce c½ur décharné. Je ne crois pas que l'on puisse m'aimer. Que l'on puisse tenir à moi. Je n'y crois pas. Voilà les symptômes, débrouillez-vous pour me soigner.
Il y a ce silence.